Il n’est caché à personne que le système de santé publique tunisienne souffre de plusieursmaux qui le rongent. Outre le budget déficitaire dû à la situation précaire des caisses sociales, le manque d’équipements et de matériels dans les hôpitaux, ainsi que les conditions difficiles du travail caractérisent ce secteur. L’absence du recrutement même pour les postes de spécialiste favorise aussi la ruée des médecins vers le secteur privé et vers l’étranger. La situation s’envenime d’autant plus que les hôpitaux et cliniques privés proposent des revenus beaucoup plus supérieurs que les établissements hôpitaux publics et que la fuite de cerveaux est un phénomène courant. Le point sur l’état actuel du secteur.
La précarité matérielle et les conditions de travail peu motivantes entrainent le départ des 1 500 médecins du secteur de la santé publique pour l’année 2018-2019. Ce chiffre augmentera d’ici 2012à jusqu’à 2 200 selon le secrétaire du UGTT. Les principales raisons de ce désistement sont le manque de médicaments, la panne des matériels techniques dans certains hôpitaux (scanners), la détérioration de l’infrastructure. A cela s’ajoutent les salaires peu satisfaisants comparés à ceux du secteur privé. D’un côté, les caisses sociales de la santé publique affichent un déficit de quelque 400 millions de dinars. Ce qui ne permet pas à l’Etat de promouvoir ce secteur. Dans certains centres hôpitaux des universités par exemple, les toits tombent en miettes sur les patients séjournant dans ces lieux. Les matériels comme les gants stériles, les thermomètres et les médicaments manquent. Les compresses sont en rupture de stock et il faut se ravitailler dans la pharmacie à proximité. Dans les régions, les patients doivent se déplacer vers la capitale car les hôpitaux ne disposent pas d’un neurologue ni d’un pédiatre. Dans les gouvernorats de Jendouba, Gafsa, Tozeur pour ne citer qu’eux, il est aussi impossible de trouver un gynéco dans les hôpitaux publics. Cette situation le fait que favoriser l’existence des pratiques libérales avantageuses pour les patients privilégiés dans les hôpitaux publics. Concernant la vie des internes, ils doivent supporter la charge du travail dans les hôpitaux à cause de l’absence des médecins. Certains ont travaillé jusqu’à 60 h par semaine et ils tiennent à la fois le rôle médical et celui de l’administration. La grève de de l’OTJM de l’année dernière (mois de février et du mars) a permis de définir le statut des internes et des stagiaires en hôpitaux. Le décret paru dans le Journal officiel de la République de la Tunisie le mois de mars 2018 a stipulé que la durée de leur travail ne doit pas dépasser 48 H par semaine et qu’ils ne doivent pas assurer qu’une seule séance de garde pendant 72 H.
Le déséquilibre dusystème sanitaire est visible à travers la répartition des médecins dans les régions. A Sid Bouziz par exemple, 41 médecins s’occupent de 100 000 habitants alors que dans le Tunis, la densité atteint 352 médecins pour le même chiffre. Les gouvernorats qui accaparent le plus grand nombre de médecins sont Tunis, Sfax et Sousse.En outre, les professionnels de santé dans le secteur privé sont plus grands en nombre(4 720) contre 3035 dans le secteur public. Pourtant, ce dernier détient 4/5 des lits. En outre, le secteur privé possède une quarantaine d’appareils IRM contre une dizaine chez le secteur public. Rien d’étonnant ainsi que certains médecins agrégés préfèrent partir vers les hôpitaux et cliniques privés que même la mise en place du programme d’APC n’a pas réduit le chiffre du départ. Pour rappel, ce programme permet aux médecins de disposer de deux après-midi hebdomadaires pendant lesquels ils peuvent travailler à titre privé à l’hôpital ou à l’extérieur dans les cliniques. Mais les professionnels de santé abusent de ce droit et rares sont ceux qui se contentent de deux après-midi par semaine. Ce qui entraîne le manque de soins et du personnel soignant dans les hôpitaux publics. Soulignons qu’environ 400 maîtres de conférences agrégés du secteur public peuvent prétendre à ce droit. Naturellement, le financement insatisfaisant de la CNAM constitue la première cause de ce non-respect de l’engagement des médecins publics. Le secteur privé en profite pour détourner la clientèle. Si un patient nécessite de faire un scanner alors que l’appareil de l’hôpital est en panne, il se tourne vers les cliniques privés. D’ailleurs un appareil en panne attend des mois pour la réparation. Certes, il y avait l’appel au chef du gouvernement de quelque 400 médecins du secteur public en vue d’une prise de décision pour redresser les conditions dans les hôpitaux universitaires ou publics mais les choses ne se sont pas beaucoup améliorées depuis cet appel il y a deux ans. L’image de la Tunisie comme un modèle sur le plan sanitaire s’est effacée. Elle est en effet connue pour son taux de vaccination atteignant 90 %. A noter que le retard dans l’évolution technologique de médecine, le faible encouragement de recherches, le manque d’un plan de sauvetage à long terme aggravent ces défaillances du système sanitaire tunisien. Le fait que la santé n’est pas aussi une priorité de l’Etat engendre
Face à ce constat amer, nombreux sont les jeunes médecins qui préfèrent quitter leur pays natal pour aller à l’étranger.Leur argument est qu’ils ont passé de longues années pour décrocher leur diplôme. Ils en coûtent leur vie et leur famille alors qu’ils se plaignent de ne pas recevoir un traitement de faveur de l’Etat. A titre d’exemple, parmi la forme de maltraitance citée : l’état précaire de chambre de garde, le sanitaire en piteux état, le non-paiement de gardes d’internes etc. Sans oublier le salaire très en dessous de leurs longues années de formation et du nombre d’heures travaillées. L’impact de ce mécontentement se traduit par la fuite à l’étranger dès que l’occasion se présente ou l’exode vers le secteur privé. Pour rappel, en 2017, 45 % des médecins inscrits à l’ordre de médecins ont migré vers l’étranger alors qu’en 2003, ce chiffre n’était que 7 %.Selon les statistiques, 80 % des médecins tunisiens travaillant à l’étranger sont partis après la révolution. Ce qui permet au secteur sanitaire de tenir les premiers rangs dans la course de l’exportation de cerveaux.
Face à la dépréciation du dinar tunisien et la détérioration du système sanitaire et du climat d’investissement, il est difficile d’appréhender l’avenir de ce secteur. Il convient d’abord de cerner clairement les besoins des médecins et professionnels de santé dans les hôpitaux publics et de reformer la santé publique. L’Etat devrait remédier à l’inégalité régionale et moderniser les hôpitaux universitaires. Cela requiert évidemment l’octroi d’une enveloppe plus importante comme budget de gestion, développement et investissement du secteur. La bonne gestion de fonds octroyés permettra d’améliorer la qualité des soins dans les hôpitaux tout en allégeant le nombre de fuite de cerveaux. Entre les promesses d’investissement de l’Etat et des autres pays et leurs réalisations, il y a encore un long chemin à parcourir. Espérons que les jeunes médecins puissent encore patienter pour voir la concrétisation des projets proposés par la Tunisie.